15 jan. 2026Valérie Reding
Valérie Reding vit à Zurich. Là-bas, elle fait naître des projets de toutes natures : chorégraphies contemporaines, art du drag, photographie et maquillage. Sa vision n’a pas de limites, et son approche transdisciplinaire fait sa force. Valérie Reding est une hallucination artistique, magnificence queer, gorgone aux néons. Née dans un coin de l’univers grand-ducal, elle a depuis longtemps quitté ce territoire de conformités pour embrasser, telle une religion, son immense excentricité.

C’est à Zurich qu’elle a trouvé refuge, là où elle avait étudié à la Haute École d’Art de Zurich, la « ZHdK ». Passée également par l’Angewandte de Vienne, elle se tourne vers la danse, adoptant une carrure stylistique nourrie de ses nombreuses influences. Elle signe des pièces alternatives, imprégnées de sueur et dynamitées par son énergie volcanique.
Puis, elle naît une seconde fois, autobaptisée « VulVenim », un alter ego drag qu’elle a construit comme une seconde vie, et par lequel elle explore une autre facette de son art. « Une sorcière asexuée, séduisante, venimeuse, en perpétuelle transformation et qui sème le trouble dans les Alpes », décrit-elle ce personnage logé dans la « House of Kumkrete », l’une des antres où elle crée, performe et vit.
Dès ses débuts, Valérie Reding s’affirme dans les doctrines queer, notamment la « déviance mutuellement affirmée » (m.a.d.), qu’elle a portée sur scène. Elle s’impose aujourd’hui comme l’une des artistes les plus fascinantes du milieu luxembourgeois. Avec Monsters, sa dernière pièce montée en 2024, elle pousse plus loin encore ses recherches stylistiques, métaphoriques et intellectuelles : une œuvre où elle se livre et exorcise les amours toxiques, les relations abusives et violentes, dressant un miroir sur nous, eux, elles…
Tout est lié dans la vie : avec son groupe d’artistes, elle collabore depuis 2016 avec le Tanzhaus Zürich sur plusieurs coproductions, parmi lesquelles Wild Child, m.a.d., Lovefool et bien sûr Monsters. Croisée à la Kulturfabrik, lors de ses derniers jours de résidence d’écriture avec Jennifer Lopes Santos, elle évoque entre deux répétitions son nouveau projet : Wet Dreams, un spectacle inspiré par l’hydroféminisme, l’activisme du plaisir et les études décoloniales.
Depuis un squat au Mexique, où elle est en résidence de recherche avec Aaron Smith, le documentariste de sa pièce, Valérie Reding nous raconte cette nouvelle aventure spectaculaire : Wet Dreams.
Valérie, aujourd’hui, toutes vos expériences nourrissent votre pratique artistique éclectique mêlant mouvement, performance, photographie, vidéo, texte et installation. Quel regard portez-vous sur les dix dernières années de votre parcours jusqu’à ce nouveau projet artistique ?
Les sujets que je traite sont en général liés à ma propre expérience. Je ne traite jamais de questions abstraites mais souvent de questions sociétales, interpersonnelles, relationnelles, en particulier les rapports de pouvoir et la manière dont les systèmes de domination influencent nos identités et nos relations intimes. Mes intérêts sont multiples. Je choisis en général le ou les médias les plus appropriés pour traiter, exprimer ou poser les questions que je souhaite explorer. Au début, ces pratiques restaient séparées : je pouvais réaliser une performance de longue durée ou une installation dans un espace d’arts visuels, développer une pièce scénique dans un contexte chorégraphique, ou encore faire du drag dans des milieux alternatifs. Avec le temps, je mêle toutes ces formes dans chaque projet que je développe, sans vraiment les séparer, cela devient un tout.
C’est devenu particulièrement évident dans mon projet Monsters, créé en 2024. Dans cette pièce, j’ai voulu donner de la visibilité à des personnes ayant vécu des abus dans des relations interpersonnelles, et réfléchir à la manière dont ces abus reflètent des rapports de pouvoir plus larges, au niveau sociétal. Ce projet a débuté par une série photographique. J’ai réalisé le portrait de chacune des personnes survivantes qui ont accepté de se confier, en construisant costumes et mise en scène en écoute avec leur histoire personnelle. C’est devenu une série de portraits, puis une installation spatiale. J’ai invité un artiste à créer une bande sonore. Puis est venue la performance, et enfin un duo scénique avec un acteur-dramaturge. Les photographies ont trouvé leur place au cœur de l’espace scénique, et l’ensemble est devenu un acte mêlant théâtre, danse et performance.
Monsters illustre bien ce processus : toutes les pratiques artistiques que je développe se retrouvent, en un tout. Wet Dreams adopte une approche similaire, mais sur un mode plus collaboratif. J’y travaille avec une sculptrice, une personne qui s’occupe de la scénographie et de la lumière, une personne qui crée la composition musicale et deux autres performeurs sur scène. Ensemble, nous explorons le mouvement et le texte comme moyens d’expression dans une pièce scénique.

La dernière fois que nous nous sommes rencontrés, vous sortiez de deux semaines de travail intensif sur votre projet Wet Dreams, un nouveau spectacle né, entre autres, de votre intérêt pour l’hydro-féminisme. Ce concept « d’être d’eau » traverse donc le projet de part en part. Pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste précisément cette approche et comment elle a modifié votre manière de penser les corps et les relations qu’ils entretiennent sur scène ?
Mon intérêt pour ce sujet a commencé avec Monsters. Moi-même victime d’abus, j’ai fait l’expérience de me dissocier de la réalité et surtout de mon corps à cause de ce trauma. La dissociation est une expérience que beaucoup de personnes traumatisées vivent, et elle m’a fait réaliser l’importance de se reconnecter à son propre corps.
Au-delà de mon vécu personnel, j’ai également observé que notre société tend à nous éloigner de notre corps, en l’objectifiant et en l’utilisant comme source de travail et de profit. Cette distanciation concerne aussi nos émotions, notre humanité, notre empathie, et influence notre relation à autrui. Pour moi, il est crucial de réfléchir à comment, dans cette société qui nous sépare de nous-mêmes et des autres, nous formulons notre identité.
Alors comment faire dans cette société pour se reconnecter à nouveau à notre corps, à nous-même, à l’autre et donc, par extension, à l’environnement et la terre qui nous nourrit et qui soutient notre vie ? Cette théorie considère l’eau comme élément qui relie tous les êtres : humains, animaux, rivières, mers… Ce n’est pas seulement une métaphore philosophique, mais une approche socio-politique qui interroge nos relations de responsabilité, de soin et de pouvoir les uns envers les autres. Comment prendre soin au lieu de détruire ?
Je vous invite à lire Adrienne Maree Brown, une écrivaine et militante ainsi que Audre Lorde et son ouvrage Uses of the Erotic: The Erotic as Power.
Qu’est-ce qui nous façonne ? Qu’est-ce qui nous fait vivre ? Qu’est-ce qui nous relie ? Qu’est-ce qui répond à nos besoins d’humains, liés aux autres et liés à la terre ? Peut-on faire activisme pour la libération de chacun·e ? Aujourd’hui, on reproduit les mêmes mécanismes d’exploitation, d’auto-exploitation ou de rapports de force, dans notre société, qu’elle soit capitaliste, coloniale, raciale ou sexiste.
Cette réflexion se relie aussi à l’idée du pleasure activism, qui soutient que prendre soin de soi permet de mieux prendre soin des autres. Le « selfcare » n’est pas égoïste : il devient un acte collectif.
Enfin, j’ai découvert le Somatic Experiencing à travers mon propre travail de guérison. Cette pratique insiste sur le retour au corps et aux émotions, pour se sentir mieux et expérimenter pleinement ce que notre corps peut ressentir. Être bien dans son corps permet de mieux se connecter à l’humanité, à l’empathie et donc aux autres et à la Terre.
En résumé, je me pose cette question : dans une société apocalyptique et dystopique, comment peut-on être ensemble, ici et maintenant, tout en restant attentif à soi, aux autres et à notre environnement ?

Wet Dreams est une création collective. Quatre corps s’y enchevêtrent : quatre danseurs et danseuses, William Cardoso, Bast Hippocrate, l’artiste colombien et sorcier du son Carlos Quebrada aka Genosidra, et vous, avec le soutien de la chorégraphe Simone Aughterlony. Comment s’est constituée cette équipe artistique ?
J’ai consacré beaucoup de temps à construire cette équipe, en cherchant des artistes aux compétences très diverses et, surtout, des personnes ayant des expériences variées de marginalisation ou d’oppression, y compris des corps ayant vécu la violence du colonialisme. Mon objectif était de réunir quatre performeurs, dont un musicien capable de composer et de performer en direct sur scène.
Pour le rôle musical, j’ai choisi Carlos Quebrada, aka Genosidra, un artiste colombien vivant à Barcelone, formé à la composition classique, mais également DJ et interprète. Il joue de son instrument et utilise sa voix comme un outil de performance. Je voulais que mon équipe se sente à l’aise avec le texte et la voix, et Carlos correspondait parfaitement à cette vision.
La recherche dramaturgique a eu lieu à la Kulturfabrik, avec Jennifer Lopes Santos, entre fin mars et début avril. À Zurich, nous avons bénéficié du regard extérieur de la chorégraphe Simone Aughterlony, et de l’expertise du scénographe et metteur en lumière Joseph Hickman, originaire de Berlin. La sculptrice argentine Victoria Papagni crée les corps d’eau qui seront présents sur scène, et la dramaturge suisse Yuvviki Dioh nous accompagne également. Mon idée était de collaborer avec un nouvel artiste dans chaque pays pour renouveler les regards sur le projet et enrichir sa dramaturgie.
Pour les performeurs sur scène, j’ai fait appel au Luxembourgeois William Cardoso et à l’artiste suisse Bast Hippocrate. Ensemble, nous avons défini les idées générales et les approches, qui seront ensuite approfondies avec toute l’équipe. Une grande partie du projet se déterminera donc collectivement.
Je reste la directrice artistique, mais je fais pleinement confiance à mon équipe et leur laisse la liberté de s’impliquer et de prendre des décisions. C’est pour cela que cette pièce est une véritable cocréation : la chorégraphie sera signée par nous quatre performeurs. Nous travaillons beaucoup avec la vulnérabilité et l’intimité ; nous ne créons pas de personnages fictifs. Tout ce qui est montré sur scène est profondément ancré dans nos expériences personnelles.
Pour guider ce travail, j’ai élaboré un questionnaire assez intime pour chaque membre de l’équipe, portant sur leur vécu, leur famille, leurs désirs, leurs envies et leurs corps. Ce processus permet de créer une rencontre humaine authentique avant la rencontre artistique. Plus il y a de proximité et de confiance, plus il y a de prises de risque et de découvertes. Ces dernières semaines ont été intenses, émotionnellement, mais incroyablement enrichissantes humainement.
Wet Dreams explore les failles, les frottements, les éclats de plaisir dans les ruines d’un monde constitué à 60 % d’eau, comme nos corps vulnérables. Vous évoquez l’idée d’expérimenter d’autres manières d’exister ensemble, à contre-courant de la société capitaliste, coloniale, patriarcale et raciale. Alors, comme vous l’exprimez vous-même : « Comment pouvons-nous être ensemble dans ce chaos dystopique tout en respectant l’eau et les êtres vivants qui en découlent » ?
Je ne cherche pas à donner des réponses au public ni à l’éduquer ; mon objectif est de poser des questions et de provoquer une résonance. Je me suis demandé : « Quelle est la chose la plus importante pour moi ? » et j’ai décidé de faire ressentir au public son propre corps et ses émotions.µ
Par exemple, dans une longue scène présentée à Zurich, je raconte des anecdotes de rencontres intimes, en lien avec un langage choisi pour sa dimension sensorielle. Il ne s’agit pas d’un langage analytique, mais d’une langue simple, qui décrit odeurs, goûts, textures et petits détails souvent oubliés. L’idée est de réveiller des mémoires sensorielles collectives, que nous partageons tous.
Cette démarche influence également la proximité physique avec le public. L’expérience du spectacle devient un espace partagé, où l’on se retrouve ensemble, dans le même moment, pour ressentir, percevoir et vivre une expérience corporelle et émotionnelle. C’est un moyen d’expérimenter une présence au monde, aux autres et à soi-même, malgré le chaos de la société contemporaine.
Wet Dreams sera présenté au Tanzhaus Zürich les 22, 23, 25, 27 et 28 janvier 2026, puis à la Kulturfabrik Esch-sur-Alzette courant 2026.
Auteurs
Artistes
Les plus populaires
- 20 juil. 2023
- 27 jan. 2026
- 03 fév. 2026
- 20 déc. 2021
ARTICLES
Articles
06 fév. 2026Jules Péan
Le design collectible
Articles
03 fév. 2026Akihiro Hata
Articles
29 jan. 2026