29 jan. 2026Filip Markiewicz
Pour son nouvel album The Modern Hope, Filip Markiewicz navigue entre références pop des années 90, mélancolie et expérimentations visuelles. Un projet qui assume pleinement ses contradictions et cherche à toucher un public au-delà du monde de l'art.
J'aimerais évoquer la dimension visuelle de ton album, à commencer par sa couverture, un autoportrait en noir et blanc. Le livret contient également d’autres autoportraits, notamment une image de toi générée par l’IA, marquée par des défigurations et des formes de liquéfaction, comme dans ton travail plastique. On a le sentiment que, chez toi, apparaître implique toujours une forme de disparition, d’effacement…
C’est la première fois que j’ose mettre mon visage sur la pochette d’un album. J’avais auparavant expérimenté avec l’IA et des images de synthèse 3D. Pour le clip Daydreaming — qui n’était pas censé être un clip au départ —, j’ai fait ce type de tests sur mon visage. Peu à peu, cela est devenu un concept en soi. Je n’avais même pas terminé le morceau quand j’ai commencé la vidéo, et à un moment, je travaillais simultanément sur le son et sur l’image. L’idée d’en faire la pochette de l’album est née de là. Il y a aussi des références à l’histoire de l’art, comme Le Penseur de Rodin.
Cet autoportrait dégage une forme de perplexité. Tu sembles interdit, songeur. Est-ce une réaction face à l’état actuel du monde ?
Sans doute, mais aussi en lien avec le titre de l’album, The Modern Hope. Il y a aujourd’hui une perte de repères, on ne sait plus vraiment à quoi se rattacher. Cette perplexité est là. Sans trop philosopher — même si un peu quand même —, cela reste un album pop, mais avec une réflexion plus profonde en arrière-plan.
D’où vient cet album que tu as entièrement composé, produit, écrit et interprété ? Et comment s’inscrit-il dans ton parcours musical, amorcé dès le début des années 2000 avec Antistar ?
Le projet est né après Ultra Social Pop, un album très lié à une exposition, réalisé pendant la pandémie. C’était un disque conceptuel, presque théâtral, connecté à différentes installations. J’avais envie d’aller vers quelque chose de plus autonome, de plus musical. The Modern Hope a été pensé comme une suite de morceaux pop de trois minutes, capables de fonctionner pour un public qui ne me connaît pas, qui est extérieur au monde de l’art.
Je voulais comprendre comment fonctionne un morceau pop dans l’histoire de la musique : ses codes, le refrain, le bridge, le rythme, la thématique. Je me suis plongé dans le disco, les années 80, la New Wave, avant d’aller vers des zones plus arty. Les Pet Shop Boys sont pour moi un exemple de groupe naviguant entre art et pop culture. L'idée était de faire des tubes entêtants, avec des mélodies accrocheuses qui puissent fonctionner de manière indépendante. Il y avait aussi une réflexion sur le live. J’ai tendance à jouer lentement, de manière très songwriting en solo. Là, je me suis forcé à monter les BPM — 120, 127 — pour me laisser la possibilité de performances plus proches d'un DJ set de club.
Tu souhaites donc t’éloigner de la version studio sur scène ?
Oui, c’est la phase actuelle. Selon les lieux, je voudrais pouvoir proposer trois ou quatre formats : un set guitare-voix très dépouillé, un piano-voix, un set avec musiciens plus rock ou festival, et quelque chose de plus déconstruit, performatif, théâtral. Je travaille sur ces options en parallèle. Le plus simple reste évidemment le set solo guitare… quand je me souviens des paroles et des accords (rires). Le deuxième, avec le groupe, ce sera en fonction des musiciens invités. Et le troisième évoluera sans doute dans le milieu de l'art. Autrement dit, j’ai essayé de quitter le monde de l’art pour mieux y revenir par la porte de derrière.
Comment articules-tu l’écriture des textes et la composition musicale ?
J'avais tendance à écrire des morceaux guitare-voix, mais on finit par tomber dans des schémas répétitifs. Alors, pour combattre cette manière de faire, j'ai composé davantage au piano, aux synthétiseurs, avec des drums machines et des synthés analogiques pour disposer d'une nappe sonore, ensuite je revenais à l’écriture des paroles.
Il y a un décalage énorme entre un morceau qui fonctionne au piano et son intégration dans une structure déjà arrangée : l’énergie, la rapidité, la façon dont la voix sonne changent complètement. Il faut sans cesse adapter. J'ai lu plusieurs biographies de David Bowie et il avait cette manière d'écrire, par découpage, et le sens venait après. Pour moi, le plus important, c'est que la musique reste le point de départ.
Combien de temps a duré la production de The Modern Hope ?
Environ deux ans. Environ deux ans. J’ai tout fait moi-même, jusqu’au mastering. J’ai suivi des cours en ligne, regardé énormément de tutoriels. Le luxe, c’était de pouvoir revenir constamment au mixage pour ajuster le mastering. Cela prend énormément de temps, mais le mastering est devenu une forme d’écriture à part entière. À certains moments, en écoutant un mix final, je me suis dit qu’on pouvait supprimer une guitare, réduire un arrangement à une simple ligne de piano, enlever des sections entières. Donc tout cela permet aussi d'écrire. On n'est pas loin finalement de l'idée de peindre.
L’album est très dansant, presque festif, mais traversé par une mélancolie persistante. Tu sembles aimer les contradictions ?
Oui. C'est ce qui m'attire en général dans l'art : la contradiction, les extrêmes, les nœuds, l’ambiguïté. Comme chez David Lynch, le côté comédie-tragédie. s extrêmes, les nœuds, l’ambiguïté. Comme chez David Lynch, entre comédie et tragédie. Faire quelque chose de joyeux et sombre à la fois est beaucoup plus difficile que d’être simplement expérimental ou dark. Il y a peut-être quelque chose de mes origines polonaises, il y a toujours quelque chose de dramatique par rapport à l'histoire, de mélancolique justement. Il y a peut-être quelque chose de mes origines polonaises, une mélancolie liée à l’histoire. J’essaie d’en sortir, d’aller vers des références comme ABBA : une pop en apparence légère, mais profondément triste et dramatique. Cette tension me fascine : essayer de lier ces deux états d'esprit, la joie et la tristesse, pour en faire quelque chose. Cela vient sans doute du théâtre.
Cette complexité reflète aussi la vie elle-même…
Exactement. Le temps long de l’enregistrement permettait de traverser différentes saisons de la vie. Un morceau n’a pas la même couleur en été ou en hiver. Les états d’esprit changent, les gens nous quittent, d’autres arrivent...
Sur le stand de la Konschthal lors de Luxembourg Art Week, des dessins accompagnaient la présentation de l’album sur le stand de la Konschthal. Comment lies-tu tes deux pratiques?
Je crée toujours des liens visuels avec la musique que j’écoute. Il y a beaucoup de références au cinéma et à la pop culture des années 90. On ne vit qu'une fois. Je ne sais plus quel philosophe a dit qu'on vit 20 ans et, après, on ne fait que reproduire ces 20 ans ad vitam æternam. On se construit très jeune, entre 10 et 20 ans, avec des références fondatrices que l’on reproduit ensuite toute sa vie. Aujourd’hui, à 45 ans, j’ai envie d’accompagner cet adolescent que j’ai été, de reprendre ces sources.
Je fais souvent des séries de dessins ou de peintures, de façon très organique. Retour vers le futur, par exemple, est une sorte de référence quasi mythologique d'une génération. Cela forge un caractère, une manière de voir l'art. Il y a aussi une dimension politique implicite : c’est du cinéma hollywoodien, américain. Qu’est-ce que cela dit de notre identité européenne ? Tout cela peut être intellectualisé après coup.
Tu dis ne plus vouloir faire un art explicitement politique. Pourquoi ?
Parce que j’ai le sentiment que cela n’a plus vraiment d’impact. Le monde et le monde de l’art se sont énormément polarisés. Je pense que ça ne sert à rien d’ajouter de l'huile sur le feu par rapport à des sujets qu'on a du mal à maîtriser, juste à travers une vision algorithmique que sont les réseaux sociaux. Dans l'absolu, je pense que l'on fait tous de la politique sans le savoir. Tout est politique, même la pop culture. Se l’approprier, la postmoderniser, lui donne une portée sociopolitique. Je ne m'interdis rien, mais j'ai fait beaucoup de portraits de Donald Trump, je n'en ai plus envie aujourd'hui. Je crois davantage à une autre puissance de l’art.
Dans l’album, on entend un mélange de langues, avec une incursion du français aux côtés de l’anglais.
Ce passage a été enregistré une nuit en Pologne, chez mes grands-parents, à l’été 2024. Je mixais ce morceau qui n'avait pas de titre à ce moment-là, « La vérité du vide ». J'écoute beaucoup la radio française, et le français est presque une deuxième langue maternelle. C'est la première fois que je l’utilise dans un morceau, mais chanter en français me met à nu. L'anglais est comme un costume que je peux enfiler, la langue du monde de l'art, il y a une manière très théâtrale de jouer avec l'anglais. Le français, lui, est beaucoup plus intime.
Tu pratiques le polonais ?
Je le pratique beaucoup, mais je ne l’ai encore jamais utilisé artistiquement.
The Modern Hope, par Raftside, paru le 21 novembre 2025.
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