Entretien avec Ralph Waltmans

Entretien avec Ralph Waltmans

06 sep. 2021
Auteur: Loïc Millot

Avant d'investir la scène politique d'Esch-sur-Alzette, c'est du côté artistique que s'est principalement illustré Ralph Waltmans. On en oublierait presque que, titulaire d'une maîtrise en arts plastiques, il fut un incroyable touche-à-tout dans le milieu culturel de 2004 à 2009, enchaînant les boulots les plus divers à l'opéra comme au théâtre : figurant, assistant à la mise en scène, scénographe ou encore médiateur en art contemporain pour le compte du Mudam Luxembourg – Musée d'Art Moderne Grand-Duc Jean. Commence ensuite une irrésistible ascension professionnelle, entamée par son recrutement comme animateur culturel en 2009, une appellation qu'il demande à changer en « coordinateur ». Désormais, Ralph Waltmans occupe la fonction de « Directeur des affaires culturelles » à la municipalité d'Esch-sur-Alzette, officiellement depuis janvier 2021. À l'approche d'Esch2022, celui qui fut l'un des artisans de cette candidature se confie sur son travail et sur les projets en cours à la municipalité.

Pouvez-vous revenir sur les différentes étapes du processus ayant conduit à la nomination d'Esch, capitale européenne de la culture ?

Il faut tout d'abord en rappeler le contexte. En 2000, Esch était oublié, faisant face à une crise sidérurgique et des problèmes socio-économiques extrêmement importants par rapport au reste du pays. Ce processus, on peut dire qu'il a commencé avec le projet de loi de conversion des friches industrielles et d'installation de l'université. Puis, en 2013-14, l'idée est venue de candidater en s'inspirant de villes jumelées comme Lille, qui fut longtemps mon modèle en matière de politique culturelle. L'idée même de postuler était donc un acte courageux – c'est vouloir aller de l'avant. L'un des moments décisifs de ce processus correspond au moment où j'ai découvert culture 21 - l'Agenda 21 de la culture, que j'ai dévoré en une nuit ! (Agenda 21 de la culture est un engagement de villes ou gouvernements locaux du monde entier qui s'engagent dans les domaines des droits de l'homme, de la diversité culturelle, des droits culturels, du développement durable, de la démocratie participative et de la création de conditions pour la paix. Ce qui est important dans ce plan de développement, c'est qu'il s'agit d'une vision transversale de la culture qui pose des engagements - ndlr). J'ai tout de suite compris que nous disposions de tous les ingrédients nécessaires à Esch pour répondre à ces engagements, de la qualité de l'offre culturelle, qui s'est encore étoffée depuis, à celle des infrastructures, surtout pour une population de 34 000 habitants à l'époque. En décembre 2016, le conseil communal a donc voté le projet « Ville pilote » dans l'Agenda 21, qui avait pour but de rendre concrets ces engagements. En février 2017 débutait un atelier d’auto-évaluation où l'on a pu bénéficier d'un autre regard sur nos atouts et nos faiblesses, et à partir duquel on a écrit un plan de développement culturel sur le long terme qui a été pensé avec de nombreux participants, groupes de travail et experts externes, ce qui nous a permis de bénéficier du label. On a ainsi posé les bases d'une politique culturelle stable, laquelle donne l'opportunité de travailler sur le long terme et indépendamment d’éventuels changements politiques.

© la Ville d'Esch-sur-Alzette

© la Ville d'Esch-sur-Alzette

L'année 2017 semble représenter un tournant, puisque d'un côté la ville d'Esch-sur-Alzette intègre l'Agenda 21 de la culture et de l'autre vous entamez l'écriture d'un programme ambitieux, intitulé [Connexions], qui s'étend sur une dizaine d'années (2017-2027). Ces deux projets sont-ils donc étroitement liés?

Tout à fait. [Connexions], au départ, était une feuille de route qui est devenue ensuite une vraie stratégie avec des objectifs qui ont été ajustés en Conseil de Gouvernance culturelle et qui comprenaient des mesures pilotes avec des échéances à respecter. À la fin du programme « Ville pilote », on nous a proposé de devenir une ville leader aux côtés de dix métropoles mondiales, ce qui est la plus haute distinction au sein du programme de l'Agenda 21. Nous allons donc ajouter deux axes prioritaires à [Connexions] : « Culture et Environnement » et « Culture et Santé mentale » qui questionne notamment les bienfaits que peut avoir une pratique culturelle sur la santé des citoyens. Alors que nous avons été principalement des acteurs culturels de 2017 à 2020, nous avons cette année pris du recul pour solidifier et entretenir les relations au sein du Conseil de Gouvernance culturelle, en attendant l'année 2022 où nous ferons un premier bilan et, le cas échéant, réajusterons nos actions en cours d'année.

© la Ville d'Esch-sur-Alzette

© la Ville d'Esch-sur-Alzette

A propos du programme [Connexions], on y lit la volonté de réunir les conditions pour réaliser non pas une démocratisation culturelle, mais une démocratie culturelle. En quoi celle-ci consiste au juste ?

Il y a une citation, dans ce programme, qui dit clairement que les 123 nationalités et cultures présentes à Esch sont une richesse et non un problème, ce qui n'est pas le cas partout sur cette planète... Historiquement, Esch était plutôt une démocratie culturelle parce que beaucoup d'initiatives étaient issues des citoyens. La conception de la Kulturfabrik par exemple, qui était un squat à l'origine, n'est pas venue d'une culture savante d'un directeur ou d'un responsable politique qui voulait s'imposer, mais plutôt d'une demande de la part de personnes disposant de background très divers. La Rockhal de même : son projet émane d'une demande citoyenne, en l'occurrence d'une pétition de jeunes qui avait reçu suffisamment de voix pour être votée en Chambre des députés. Sans oublier les nombreux ouvriers immigrés qui ont apporté leurs cultures et leurs musiques, la ville d'Esch étant dotée de nombreuses associations aujourd'hui centenaires ou cent-cinquantenaires. Le projet de « Ville pilote » au sein de l'Agenda 21 de la culture vient accélérer ce processus parce qu’on y propose une conception ouverte de la culture et que l'on y favorise des liens avec l'enseignement. Au sein de l'école Brill (Brillschoul) se trouve par exemple une centaine de nationalités représentées, et l'on doit tenir compte de cette diversité et même la soutenir à travers des actions multiples telles que la Nuit de la culture co-créée depuis 2018. Cette manifestation n'est pas impulsée par un programmateur mais par toutes les associations qui y prennent part : on a pour cela créé deux postes de responsables des relations aux habitants pour y organiser des « ambassades maisons » au sein desquelles sont recueillis les besoins de la population pour ensuite les intégrer à la programmation.

© la Ville d'Esch-sur-Alzette

© la Ville d'Esch-sur-Alzette

Parmi les chantiers importants, il y a bien sûr Esch2022, mais aussi, parmi d'autres, l'émergence de la Konschthal et de ses deux annexes, le Bridderhaus et le Bâtiment IV, mis à disposition par l'ARBED. Y a-t-il des rapprochements prévus entre cette manifestation et ces structures émergentes ?

Tant que je serai responsable de la mise en œuvre administrative du plan de développement culturel je ferai toujours tout ce qui est en mon possible pour créer des passages entre les institutions existantes et futures. Concrètement, nous avons créé l'asbl FrEsch en amont d'Esch2022 afin de contribuer activement à ces connexions. Par exemple, les trois établissements que vous avez mentionnés sont gérés par FrEsch, qui dispose d'un comité d'administration, tout en restant au quotidien en lien avec moi qui suis par ailleurs secrétaire général d'Esch2022. Dans les missions de chaque professionnel sont prévues des passerelles au sein de l'environnement culturel eschois. De même pour le FerroForum, avec lequel nous avons des échanges réguliers, sinon quotidiens. Le Conseil de Gouvernance culturelle est le garant de ces collaborations : on se voit régulièrement et on instaure des moments d'échange libre où chacun évoque ses projets du moment, ou à venir, auxquels les autres acteurs pourraient collaborer. C'est le rôle du service culture à veiller qu'il y ait de telles connexions et d'accéder à une « big picture ».

Y a-t-il enfin d'autres perspectives en termes de politique culturelle que vous souhaiteriez aborder ces prochaines années ?

Notre stratégie culturelle a inspiré une nouvelle stratégie encore peu connue du grand public qui s'intitule « Une vision pour un développement économique et touristique axé sur la culture, 2020-2030 », où la culture est le véritable moteur d'un développement à long terme. L'année de la capitale européenne de la culture 2022 est un outil, non une finalité. C'est surtout une énorme campagne de communication qui doit être mise au service d'un développement touristique, économique et environnemental, qui est un facteur très important pour une capitale européenne de la culture.