13 jan. 2026Young Luxembourgish Artists
Depuis 2021, Lou Philipps œuvre à combler un vide dans le paysage artistique luxembourgeois avec Young Luxembourgish Artists (YLA), une plateforme dédiée aux jeunes créateurs émergents. Directrice de la Valerius Gallery, elle nous reçoit à l'occasion de la cinquième édition de YLA, actuellement présentée à la Galerie Indépendance de la BIL. Un entretien sur les défis de la jeune création, les dynamiques du marché de l'art et l'importance de soutenir les artistes dès leurs débuts.
Comment est née l'idée de consacrer des expositions à de jeunes artistes luxembourgeois et quels sont les constats qui président à ce choix ?
L'idée de Young Luxembourgish Artists (YLA) est née en 2021 d’un constat clair : il existe un réel vide entre la fin des études artistiques et l'entrée dans le monde professionnel. Pour de nombreux jeunes artistes luxembourgeois, il est difficile d'obtenir de la visibilité, des opportunités d'exposition et un premier accès au marché de l'art. Beaucoup partent étudier à l'étranger et ne reviennent pas toujours immédiatement, notamment en raison d'un manque de structures clairement identifiées pour accompagner le début de carrière artistique au Luxembourg, malgré des soutiens qui se développent de plus en plus. YLA a été créée comme une première plateforme, accessible et structurante, pour accompagner ce moment charnière de leur parcours.
Votre projet s'inspire de l'initiative britannique des YBA. Qu'est-ce qui vous a séduite dans cette expérience et pourquoi la transposer au Luxembourg ?
Ce qui a séduit dans l'expérience des Young British Artists, c'est leur capacité à fédérer une génération sans l'enfermer dans un style ou un canon, tout en leur offrant une visibilité institutionnelle et médiatique forte. Les YBA ont montré qu'un cadre curatorial solide pouvait révéler des voix singulières et audacieuses. YLA reprend cet esprit : soutenir une scène émergente, encourager la liberté d'expression, la diversité des médiums et des points de vue, tout en l'adaptant à l'échelle et aux spécificités du contexte luxembourgeois.
Quel est votre regard sur la jeune scène luxembourgeoise et sur quels critères vous basez-vous pour sélectionner les artistes ?
La jeune scène luxembourgeoise est très riche, diverse et engagée, mais encore insuffisamment visible. Les artistes travaillent avec des médiums variés (peinture, sculpture, photographie, installation, vidéo ou art conceptuel), et abordent souvent des questions actuelles et sociétales. La sélection se fait sur la qualité du travail, la cohérence de la démarche artistique, la singularité du regard et la capacité des œuvres à susciter réflexion et dialogue, sans chercher à créer une école ou un collectif homogène.
L'exposition actuelle se tient jusqu'au 23 janvier 2026 dans le vaste espace de la Banque Internationale de Luxembourg (BIL). Comment s'est nouée cette collaboration?
YLA privilégie des lieux de grande ampleur, parfois réhabilités ou investis temporairement, afin d'offrir aux artistes des conditions d'exposition ambitieuses et professionnelles. Ces collaborations reposent sur une volonté commune de soutenir la création contemporaine et de la rendre accessible à un large public. Elles permettent aussi de toucher des visiteurs qui ne fréquentent pas forcément les galeries, ce qui correspond pleinement aux objectifs de la plateforme.
Pour la cinquième édition de YLA, nous souhaitions voir grand. Nous avons entamé les échanges avec la BIL près d'un an à l'avance afin d'envisager une collaboration pour YLA Vol.5, et l'enthousiasme de l'institution a été immédiat. La Galerie Indépendance de la BIL est un espace d'exposition remarquable, qui offre aux visiteurs la possibilité de découvrir les œuvres dans un cadre ouvert et accessible, sans la pression que certaines personnes associent encore aux galeries d'art traditionnelles. Ce contexte favorise une approche plus spontanée et personnelle de l'exposition.
L'objectif est également de faire découvrir YLA à un public qui ne connaît pas encore la plateforme. Grâce à la forte fréquentation quotidienne de la BIL, l'exposition bénéficie d'une visibilité importante, offrant ainsi aux artistes présentés une exposition optimale auprès d'un public large et diversifié.
Il s'agit de la cinquième édition de YLA. Avez-vous remarqué des évolutions parmi les artistes luxembourgeois, sur leurs choix de carrières ou leurs styles artistiques ? Est-ce que la tenue de YLA a contribué à forger une conscience collective parmi les artistes participants ?
Avec le recul, on observe que plusieurs artistes passés par YLA ont gagné en assurance, en visibilité et en professionnalisation. Certains ont été repérés par des galeries et poursuivent aujourd'hui une carrière active. Certains artistes ont depuis exposé dans des institutions, ont été intégrés dans des collections publiques importantes, ont participé à des résidences artistiques de premier plan ou encore remporté des prix d'art.
YLA ne cherche pas à créer un collectif au sens strict, mais plutôt un réseau : un espace de rencontres, d'échanges et de reconnaissance mutuelle, qui contribue indirectement à une conscience générationnelle.
Le marché de l'art contemporain connaît des difficultés ces dernières années.
Quelle analyse faites-vous des difficultés rencontrées dans le secteur et comment essayez-vous à votre échelle de le dynamiser ?
Le marché est marqué par une certaine frilosité, un attachement aux valeurs sûres et aux grands noms, renforcé par un contexte économique et géopolitique incertain qui incite à la prudence. À cela s'ajoutent les spécificités du contexte luxembourgeois, où la visibilité internationale reste limitée.
À son échelle, YLA agit en créant des points d'entrée accessibles : des prix abordables, un important travail de médiation et de contextualisation, des catalogues professionnels, ainsi qu'une mise en relation directe entre artistes, collectionneurs et institutions. Nous accordons également une attention particulière à l'accompagnement des jeunes collectionneurs, souvent lors de leur premier achat, afin de créer un climat de confiance, de démystifier le marché de l'art et de contribuer à renouveler durablement le public et les dynamiques du secteur.
Selon vous les artistes émergents peuvent-ils être un moyen de redynamiser le marché de l'art ?
Oui, clairement. Les artistes émergents apportent des regards nouveaux, une grande liberté formelle et une capacité à aborder des thématiques contemporaines sans filtre. Ils permettent aussi de renouveler le public, et de créer une nouvelle génération de collectionneurs, curieux et ouverts à la découverte. Parallèlement, on observe aussi un intérêt croissant de collectionneurs plus établis qui choisissent d'accompagner des artistes dès le début de leur carrière. Soutenir un artiste à un stade précoce, suivre son évolution et construire une relation sur le long terme est une démarche particulièrement stimulante, à la fois sur le plan artistique et humain, et participe activement à la vitalité du marché de l'art.
Pouvez-vous nous parler de l'exposition actuelle, qui rassemble de nombreux talents?
Chaque exposition YLA rassemble environ 8 à 12 artistes aux univers très différents. La diversité des techniques et des esthétiques est volontaire. L'objectif est de montrer la pluralité de la jeune création luxembourgeoise et de permettre à chaque artiste de s'exprimer librement. Cette année, nous réunissons 11 artistes, dont 9 nouveaux talents et 2 artistes présentés dans la focus section. Cette section est dédiée à des artistes ayant déjà participé à l'une de nos précédentes expositions et permet de mettre en lumière l'évolution et le développement de leur pratique artistique au fil du temps.
Le choix curatorial de cette édition est peut-être moins orienté vers une approche commerciale, mais il se distingue par une forte exigence et une réelle qualité institutionnelle. L'exposition fait une large place à la photographie, aux installations, aux sculptures réalisées à l'aide de l'impression 3D, à l'art cinétique, ainsi qu'à une grande diversité de matériaux — aluminium, papiers fins, textiles, entre autres. Bien entendu, dessins et peintures sont également présents. Certaines œuvres invitent par ailleurs le public à participer activement, renforçant ainsi l'expérience et le dialogue avec les œuvres.
Que faudrait-il faire pour consolider votre initiative qui vise à soutenir la jeune création ?
À moyen terme, l'enjeu est de faire grandir et de consolider la structure afin d'assurer la pérennité de l'initiative. Cela passe par le renforcement de l'équipe, ce qui permettrait de professionnaliser encore davantage l'accompagnement des artistes et le développement des projets.
Le développement de partenariats plus nombreux et plus durables — tant avec des institutions culturelles qu'avec des acteurs privés — constitue également un axe central. L'objectif est aussi de donner à YLA une dimension plus internationale, en créant des ponts avec des scènes étrangères et en offrant aux artistes des opportunités de visibilité au-delà du Luxembourg. L'intégration des artistes dans des expositions institutionnelles ou muséales représente une étape importante pour leur reconnaissance.
À plus long terme, la création d'une école d'art pourrait constituer un outil clé pour structurer et soutenir la jeune création au Luxembourg, en offrant aux artistes un cadre de formation et de développement artistique solide dès le début de leur parcours. Ces initiatives permettront à YLA de consolider sa position en tant que plateforme de référence et d'accroître durablement son impact culturel.
Bien sûr, étudier à l'étranger présente de nombreux avantages pour les jeunes artistes : on découvre de nouvelles approches, des styles variés, et surtout, on peut commencer à se constituer un réseau international qui sera précieux pour la carrière future. Cela dit, rester au Luxembourg aurait aussi ses atouts : être proche de la scène locale, créer des opportunités concrètes et comprendre le contexte culturel et artistique du pays.
À mon avis, l'idéal serait un mélange des deux : profiter de l'expérience internationale pour enrichir sa pratique et ses contacts, tout en maintenant des liens avec le Luxembourg. C'est justement ce que YLA cherche à faire : reconnecter les artistes qui ont étudié à l'étranger avec la scène luxembourgeoise et leur offrir une plateforme pour exposer et se faire connaître chez eux.
Que diriez-vous à des collectionneurs qui ont peur d'investir sur de jeunes artistes encore peu connus ?
Collectionner de jeunes artistes, c'est avant tout une démarche de conviction et de passion. Les œuvres sont plus accessibles, mais surtout chargées d'un potentiel artistique et émotionnel fort. YLA accompagne les collectionneurs, explique les démarches, contextualise les œuvres et crée un climat de confiance. Beaucoup font ici leur premier achat et découvrent qu'investir dans l'émergence ne signifie pas forcément réaliser un retour financier immédiat : c'est avant tout participer activement à la vitalité culturelle et au développement d'un artiste.
Les expositions YLA offrent une opportunité unique d'acquérir des œuvres à prix accessibles, à partir d'environ 150 € et jusqu'à quelques milliers d'euros. Pour un jeune artiste, ce soutien est précieux : chaque achat permet non seulement de financer sa pratique, mais aussi de reconnaître et valoriser son talent. Souvent, le prix d'une œuvre n'est pas plus élevé que ce que l'on dépense pour un manteau, des chaussures ou un repas au restaurant, ce qui rend cet engagement accessible et significatif. Acheter un coup de cœur chez un jeune artiste, c'est bien plus qu'un simple achat ou un placement : c'est participer à la création d'un parcours artistique, encourager la liberté de création et faire partie de l'histoire de l'artiste dès ses débuts. Chaque œuvre porte une histoire et un engagement partagé entre l'artiste et son public, rendant l'expérience de collectionner profondément gratifiante et humaine.
Outre l'exposition présentée actuellement à la BIL, comment s'est passée pour vous la dernière édition de la LAW ?
Nous sommes toujours très enthousiastes à l'idée de participer à la Luxembourg Art Week. Pour nous, c'est l'événement le plus important du calendrier artistique luxembourgeois. Le public est extrêmement engagé et passionné par l'art — les visiteurs sont sincèrement curieux et intéressés par ce que l'on présente. Après les défis des dernières années, marquées par l'inflation ainsi que par des incertitudes économiques et géopolitiques plus larges, nous sommes particulièrement satisfaits de ce que nous avons accompli cette année. Nous avons placé de très belles œuvres dans d'importantes collections, noué des contacts avec de nouveaux clients et renforcé nos relations avec les collectionneurs existants.
Nous avons présenté une sélection large de 17 artistes que nous représentons : Enrico Bach, Monique Becker, Jean-Marie Biwer, Cosimo Casoni, Samira Hodaei, Leo Luccioni, Filip Markiewicz, Anni Mertens, Martin Paaskesen, Ricardo Passaporte, Stefan Rinck, Julien Saudubray, Saar Scheerlings, Lib Shkupolli, Val Smets, Daniel Wagener et Lara Weiler.
Nous avons accordé une attention particulière à la sculpture, en créant un petit parc de sculptures au sein du stand afin de mettre en valeur cet aspect de notre programme.
Quelles sont les perspectives à moyen terme pour YLA ?
Il est chaque année très difficile de sélectionner les artistes pour YLA, car nous les choisissons nous-mêmes avec beaucoup d'attention. Nous restons toutefois toujours ouverts à la réception de portfolios d'artistes ayant suivi des études artistiques et se trouvant au début de leur carrière, voire encore en formation. Cette année, nous avons lancé un appel à candidatures, une formule que nous envisageons de reconduire à l'avenir. Nous souhaitons donc adresser un message aux artistes luxembourgeois : n'hésitez pas à nous envoyer vos portfolios. Nous les examinerons avec plaisir et déciderons ensuite s'il existe une adéquation avec notre programme.
YLA continuera d'organiser chaque année une grande exposition avec de nouveaux artistes, tout en développant des projets complémentaires comme des expositions solo, un archivage en ligne et une ouverture progressive à l'international. L'ambition reste la même : aller sans cesse vers l'avant, voir grand, et défendre avec exigence la jeune création luxembourgeoise.
Le volume V de la YLA se tient jusqu'au 23 janvier 2026 à la Galerie Indépendance de la BIL, www.youngluxembourgishartists.com
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