Luxembourg Design Festival

10 nov. 2025
Luxembourg Design Festival

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Né dans le sillage de l’European Design Festival, le Luxembourg Design Festival fait le pari d’un festival tourné vers l’avenir. Pour cette première édition, l’objectif est double : inscrire durablement le design dans le paysage culturel luxembourgeois et faire rayonner, au-delà des frontières, la vitalité d’une scène créative en pleine affirmation.

Pendant cinq jours, du 12 au 16 novembre 2025, le festival investira plusieurs lieux emblématiques de la capitale, avec le LUCA (Luxembourg Center for Architecture) comme quartier général, afin d’offrir un panorama pluriel du design. Une programmation à la fois accessible et exigeante, pensée pour valoriser les talents locaux tout en favorisant les échanges avec la scène internationale : ouverture officielle, table ronde, cérémonie des Luxembourg Design Awards, conférences internationales, workshops, ateliers de food design, marché de créateurs, expositions et une grande soirée festive aux Rotondes le 15 novembre pour célébrer la création sous toutes ses formes.

Dans cet entretien, Thomas Tomschak, président de Design Luxembourg, et Nadine Clemens, coordinatrice générale de Design Luxembourg, reviennent sur la genèse du projet, la place du design dans la culture luxembourgeoise et les ambitions portées par cette première édition.

© Pancake photographie

Comment est née l’idée de transformer l’European Design Festival de 2023 en Luxembourg Design Festival ?

Thomas Tomschak : En 2023, nous avons remporté l’organisation des European Design Awards, qui ont lieu chaque année dans une ville européenne. Cela nous a permis de mettre sur pied les European Design Awards, accompagnés d’un European Design Festival – une sorte de préfiguration de ce que nous proposons aujourd’hui. Avec le Luxembourg Design Festival, nous lançons donc la première édition issue de cet héritage. Auparavant, nous organisions uniquement le Luxembourg Design Awards, en biennale, sans les conférences, workshops ou expositions que nous proposons désormais.

Nadine Clemens : Le changement de nom, c’est clairement parce qu’on ne peut pas garder le titre d’European Design Festival, puisqu’il voyage chaque année. Et c’est aussi une affirmation : dire que c’est le Luxembourg Design Festival, et qu’on veut construire là-dessus.

Quels enseignements avez-vous tirés de l’édition 2023 ?

Thomas Tomschak : Tout d’abord, cela nous a permis de rencontrer le public intéressé. On a cerné aussi les moments où on pouvait leur proposer des choses. Il y a toute une phase un peu éducative pour motiver le public à venir aux workshops, aux expositions, etc. On a décidé de faire plus de workshops exceptionnels, avec des intervenants venus d’un peu partout en Europe, et de présenter également des speakers qu’on a découverts sur d’autres festivals. Nous avons prospecté un peu partout, car nous voulions proposer une programmation de qualité.

Ensuite, il y a des choses qu’on a découvertes au fil du temps. On a essayé de mettre en contact les designers au Luxembourg, parce qu’ils ne se connaissent pas forcément, même s’ils travaillent dans les mêmes domaines. C’est aussi notre rôle de fédérer tout cela. C’est pour cela qu’on organise une exposition sur le product design. Après sélection, une vingtaine de designers produits du Luxembourg vont exposer, dont beaucoup de jeunes. Il y a toute une scène émergente qu’on essaie de mettre en lumière aujourd’hui.

Nadine Clemens : Une autre conséquence de l’European Design Festival se situe également au niveau politique. Ce festival nous a donné une crédibilité, une visibilité, une reconnaissance, parce qu’il a eu un certain succès. Cela nous a ouvert les portes du ministère de la Culture, avec lequel nous avons une convention depuis 2024. Pour Design Luxembourg, cela nous donne une sécurité financière, une confiance qui nous permet vraiment d’avancer. Avec le ministère et la Ville de Luxembourg, nous avons aussi pu identifier la problématique des espaces de travail abordables pour les artistes, et développer le concept du Design Hub. Aujourd’hui, nous avons un réseau de partenaires plus important, avec notamment Kultur | lx.

Le festival se veut multidisciplinaire et couvrant tous les champs du design. Comment définissez-vous le design au Luxembourg ?

Thomas Tomschak : On met en avant des médiums très différents. On essaie de faire notre travail de fédération, de voir quels sont les points forts du Luxembourg, quelle est l’identité du design au Luxembourg. On le voit au fur et à mesure de l’intérêt du public, et aussi grâce à un jury très professionnel et international pour les Awards. On a des designers vedettes qui émergent et emmènent avec eux toute une scène.

Il ne faut pas confondre le design avec les produits haut de gamme qu’on voit dans les magazines: ce n’est pas forcément cela. Nous, nous sommes sur de l’émergent. On n’a pas encore de designer emblématique au Luxembourg. Le statut du designer, c’est aussi ce que nous défendons: c’est fragile, et nous essayons de le soutenir.

Ainsi, le dimanche du festival, on organise un marché des designers où l’on pourra découvrir leurs créations. En termes de produits, on trouvera de l’illustration, du poster, et une partie plus orientée BtoB, avec motion vidéo, logo, etc. Le designer, c’est souvent quelqu’un qui répond à une commande: il a une problématique et essaie de trouver une solution en mobilisant son savoir-faire, sa technique et sa créativité.

Mais depuis l’année dernière, Kultur | lx a mis en place une bourse de prototypage et de concept qui donne les moyens aux designers d’avoir un budget pour faire de la recherche.

Beaucoup d’événements similaires en Europe débouchent sur de vraies opportunités commerciales pour les designers. Est-ce aussi l’ambition du festival ?

Thomas Tomschak : Ce qui est intéressant, c’est que les designers se rencontrent entre eux. Il y a vraiment une scène qui se forme, et de plus en plus, ils s’entraident. C’est aussi un point très positif. Ici, c’est la rencontre entre le public et les designers, entre le public et le métier du design.

Le développement de clientèle, ce sont des choses qui se jouent davantage dans les conférences et au Luxembourg Design Awards. Mais ce qu’on constate, c’est qu’il n’y a plus seulement les grosses agences reconnues qui candidatent : beaucoup de créatifs indépendants et de petites structures participent désormais.

Nadine Clemens : Le Design Awards donne aussi une grande visibilité dans les médias qui nous soutiennent largement. Une fois qu’on publie les nominations, il y a une certaine émulation, un impact réel dans le milieu de la communication. Pour le designer, c’est une reconnaissance par rapport à son métier, à ses pairs. C’est très important, car on est souvent isolé dans son univers.

On n’est pas dans une logique de compétition, mais de solidarité. Si certains montent, ils font monter les autres également. Nous sommes dans une dynamique saine, de créatifs. C’est la grande différence avec la Markcom : on a beaucoup de respect pour ce qu’ils font, mais nous ne faisons pas le même métier.

Et donc 69 projets ont été nominés dans 12 catégories. Quels sont les critères exacts du jury ?

Thomas Tomschak : Nous avons cinq critères : la qualité du design, la créativité, la pertinence, l’innovation, et une mention spéciale pour la durabilité. Le jury vote d’abord en ligne. Cette année, nous avons reçu environ 200 candidatures, puis les membres du jury se réunissent au Luxembourg pendant deux jours pour choisir les lauréats.

C’est très BtoB, c’est la grande différence entre Design Luxembourg et Design Friends. Notre association aura 30 ans à la fin de l’année. Design Friends s’occupe des designers mais s’adresse davantage au grand public.

Nous, on s’intéresse plus aux designers en tant que tels. Les conférences sont ouvertes au grand public, les workshops un peu plus réservés aux professionnels, mais accessibles, et les tables rondes sont ouvertes à tous. Les Luxembourg Design Awards s’adressent davantage à nos partenaires, nos clients et aux designers, tandis que le marché est ouvert à tout le monde.

Nadine Clemens : C’est la différence entre avant et après 2023. Avant, nous étions plus tournés vers l’intérieur, moins vers le grand public. Aujourd’hui, nous nous ouvrons, c’est une nécessité. On veut créer des événements pour les designers, les fédérer, mais aussi intégrer le public.

Design Luxembourg veut soutenir les membres, fédérer les designers, promouvoir leurs intérêts. Comment mobilisez-vous la communauté au-delà du festival ?

Thomas Tomschak : La visibilité donnée par le festival fait que l’on reçoit pas mal de jeunes designers qui veulent se lancer et qui nous posent des questions auxquelles on n’a pas toujours de réponse. Le statut de designer n’existe pas encore officiellement : en tant qu’indépendant, c’est un statut précaire. Aujourd’hui, un designer ne sait pas toujours s’il dépend de la Chambre de commerce ou de la Chambre des métiers. En gros, il n’est nulle part. Notre vocation, c’est de soutenir les membres, de fédérer les designers et de promouvoir leurs intérêts.

Nadine Clemens : On essaie d’organiser des rendez-vous réguliers pour que nos membres puissent se rencontrer, discuter, exposer, participer à des conférences ou des workshops. Et puis on garde le lien avec les ministères, la Ville de Luxembourg et Kultur | lx, en particulier, pour développer le métier de designer.

On est aussi proches des écoles. Depuis quelques mois, nous nous sommes rapprochés de l’École des Arts et Métiers, qui propose plusieurs BTS : design graphique, motion design, design produit. Ils ont motivé leurs étudiants et anciens étudiants à participer dans la catégorie Junior talents, ce qui a très bien fonctionné : environ 10 % des candidatures sont des juniors. Ils participent aussi à l’exposition de design produit. Les liens sont très forts.

Thomas Tomschak : Après, ce n’est pas tout de faire des études : il faut aussi savoir si on peut en vivre. On essaie de donner notre retour d’expérience pour que les jeunes puissent avancer au mieux. C’est un volet à construire, notamment avec le ministère de l’Éducation.

Avez-vous mis en place des dispositifs concrets pour favoriser la diversité ?

Nadine Clemens : Oui, notre programmation s’adresse à un large public, aux enfants aussi. Le samedi, nous avons un atelier pour enfants avec Shivani Chakrachhattri. Une jeune designer luxembourgeoise basée à Barcelone, Julie Costentin, proposera un workshop de création de tapis à la main. Tout ceci est accessible sur inscription via notre site.

Nous invitons également des conférenciers internationaux pour les workshops, c’est un mélange de designers locaux et étrangers. L’exposition « Panorama » reflète aussi cette diversité : on y retrouve des jeunes, des très jeunes, et des designers confirmés comme Christophe de la Fontaine, à la carrière internationale.

Thomas Tomschak : La première règle pour être inclusif, c’est de ne pas mettre de barrières. Ce qui compte, c’est la création. L’idée, c’est de faire grandir la scène luxembourgeoise.

Quelle a été la logique derrière la construction du programme, le fil rouge ?

Thomas Tomschak : Il y a un thème, non explicite mais central : se recentrer sur l’humain. Tout ce qu’on propose tourne autour de cette idée — faire avec ses mains, avec son propre cerveau. Certains designers créent des affiches avec des matériaux physiques, de façon organique.

C’est aussi pour cela qu’on propose des cooking class design : revenir à la base de l’aliment, procurer un sentiment, une émotion. Aujourd’hui, les gens cherchent cela : retrouver un sens aux choses, retourner à l’essentiel. Et je pense que, côté design, cette créativité manuelle et sincère est très dans l’air du temps.

Nadine Clemens : Les partenaires culturels ont aussi leur programmation et jouent vraiment le jeu. Par exemple, le Casino Luxembourg présente une exposition avec des éditions d’artistes — un catalogue en ligne qui sera dévoilé physiquement pendant le festival. En parallèle, au Casino Display, une résidence d’artistes centrée sur le graphisme sera proposée. Le City Museum a également prévu un workshop créatif avec Charl Vinz autour de la linogravure.

Les lieux choisis (Rotondes, LUCA, etc.) semblent vouloir connecter des espaces culturels déjà connus. Est-ce un choix stratégique ?

Nadine Clemens : Notre partenaire principal et quartier général est le LUCA. C’est aussi une volonté de Maribel Casas, sa directrice, de rapprocher le design et l’architecture. Elle a proposé, en ouverture du festival, une conférence avec Alexandra Midal sur la figure de l’architecte-designer dans l’histoire. Alexandra Midal est d’ailleurs connue au Luxembourg pour avoir réalisé une exposition au Mudam en 2007.

Le LUCA accueille aussi l’exposition de Kultur lx issue de la bourse de l’année dernière sur le prototype, ainsi que l’Augenschmaus Creators Market le dimanche 16 novembre. Les Rotondes, qui étaient notre quartier général lors de la dernière édition, nous mettent également plusieurs salles à disposition.

Thomas Tomschak : Les partenaires nous soutiennent parce qu’ils pensent que cela va dans le bon sens et ce n’est que du positif.

Le design reste parfois perçu comme un milieu fermé au Luxembourg. Comment évitez-vous que le festival ou les Awards ne deviennent un moment d’entre-soi ?

Thomas Tomschak : La presse joue son rôle en donnant de la visibilité et en relayant notre démarche : faire du beau, du sensé, qui améliore la vie des gens. La scène a évolué : avant, elle était dominée par de grosses agences ; aujourd’hui, beaucoup d’indépendants viennent frapper à notre porte.

Nous espérons que cela attirera le grand public, qui découvrira un univers jusque-là un peu invisible au Luxembourg et que nous voulons mettre en lumière. Pour les Awards, nous préparons aussi des capsules vidéo diffusées sur les réseaux, pour ouvrir la communication vers le grand public.Ce que nous espérons, c’est que cela donne envie au public de découvrir le design.


Luxembourg Design Festival, du 12 au 16 novembre 2025

Inscriptions et détails : www.designfestival.lu

Auteurs

Patricia Sciotti

Institutions

Design Luxembourg

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