09 déc. 2025Yacine Helali
Le sourire de Yacine Helali ne le quitte jamais. Pourtant, cet artiste du documentaire cinématographique s'est confronté de plein fouet à toutes les formes de misère sociale, d'exclusion et de drames contemporains. Cette joie permanente fait partie intégrante de son être et contribue à faire de lui un grand cinéaste documentaire.
Avec impassibilité, il aborde ses sujets selon une approche documentaire empreinte d'une forte dimension poétique. Professionnel aguerri, il transforme ces thématiques en combats personnels. Son film Algeria 2096 – La mémoire de l'autre explore mémoire et identité dans une perspective historique tournée vers l'avenir, échappant à l'écueil de la nostalgie. Dans Looking for Zeeshan et Les murs sont à nous, il mène des quêtes au sein d'espaces tour à tour intimes et urbains.
La construction de ses récits reflète ce qu'il est : un homme issu du monde populaire, situé entre plusieurs générations, sensible à tout ce qui traverse le quotidien. Ses films sont aujourd'hui portés par des structures indépendantes comme Cineya, lui permettant de s'émanciper des circuits institutionnels pour préserver sa liberté créatrice intacte, tout en transmettant son savoir et en formant de nouveaux regards.
Au-delà de son travail de cinéaste, Yacine Helali fait école. Soutenu par House of Training, il figure parmi les pionniers de l'enseignement des pratiques cinématographiques au Luxembourg. Son approche pédagogique lui ressemble : «Je viens de l'école du 'give back to the community', donner comme on m'a donné. Et même ce qu'on ne m'a pas donné. Faire un film avec les gens, c'est avoir l'impression de vivre pleinement. Être tous ensemble, quel bonheur ! Un seul héros : le peuple.»
Ton dernier film en salle, L'après M – Laissez-nous les clés, documente l'occupation d'un bâtiment McDonald's dans les quartiers Nord de Marseille, transformé en centre d'entraide autogéré. Filmer une lutte sociale interroge le rôle du cinéaste. Entre observateur et acteur, comment s'est construit ton cheminement autour de ce film ?
Le film que vous avez pu voir a été tourné en 2021. J'ai eu besoin de tout ce temps pour trouver des solutions. Nous avons proposé ce projet aux chaînes de télévision et aux plateformes de streaming comme Netflix, Arte ou Canal. Toutes nous ont refusé le film. Le film était perçu à tort comme militant. Pour elles, c'était un film trop engagé. Certaines estimaient que ce lieu était suspect. Des rumeurs circulaient et sans même voir une image du projet, il a été écarté.
Il me fallait trouver une solution. Terminer le film m'a pris beaucoup de temps. Je tenais absolument à mon indépendance, particulièrement pour ce projet. C'est quand même un McDo occupé, je ne voulais pas qu'on transforme ce projet en film trop sensationnaliste ou qu'on tente de le censurer. Je l'ai donc monté tranquillement entre le Luxembourg et la Belgique, sans contrainte puisqu'il n'y avait pas de diffuseur. C'est un film réalisé en toute indépendance, et ce n'est pas plus mal ainsi.
Les images que l’on voit ont été tournées en 2021. Pourquoi ce long délai ?
En moyenne, un documentaire représente cinq à dix ans de travail. Pour nous, cela a été une lutte. Nous nous concentrons sur une année décisive de l'occupation de ce McDonald's, l'année où ils se sont battus pour obtenir la propriété collective du lieu. C'est une histoire syndicale.
Dans ce sens, nous avons cherché à faire les choses en toute indépendance, de manière intègre et engagée. Je pense que le temps écoulé a renforcé le film tel qu'il existe aujourd'hui. Il permet d'éclairer une histoire marseillaise très importante localement, qui a eu un écho international. Il permet de revenir en arrière, loin de la frénésie médiatique de l'époque. Cela avait fait le tour du monde. Nous y revenons pour nous focaliser véritablement sur l'expérimentation sociale et politique.
Marseille est souvent filmée à travers ses fractures sociales. Dans ton film, on découvre au contraire une magnifique capacité d'auto-organisation et de résistance. Pour en rendre compte, tu adoptes une approche dite « cinéma vérité » et immersive. Comment as-tu vécu la relation entre toi-même en tant que réalisateur et les habitants-acteurs du lieu ?
L'ensemble des images ont été filmées selon une approche « cinéma-vérité », comme tu le précises : sans interview formelle, sans voix off, en immersion totale. Le pari était de réussir à faire un film en un an de cette manière. On ne le remarque pas forcément au premier regard, mais artistiquement et humainement, cela a été un vrai défi : passer un an dans ce lieu, dans ma ville natale, et obtenir la confiance de ce collectif.
Nous sommes désormais en discussion avec une distributrice parisienne et notre espoir, c'est que le film poursuive cette trajectoire d'intégrité et d'engagement. Nous semons des graines et les choses se font. On sent un engouement autour de ce film. On travaille dur sur tous nos films, mais sur celui-là, on a l'impression qu'il se passe vraiment quelque chose. C'est un film qui s'est fait de manière collective, comme l'histoire que nous avons filmée. Beaucoup de gens nous ont aidés à arriver là où nous sommes. On doit rester humble.
L'APRÈS M – Laissez-nous les clés est hébergé dans ta nouvelle structure de production Cineya, que tu as également construite dans l'idée de faire école en t'entourant du directeur de la photographie et réalisateur Youssef Khemane, du réalisateur et scénariste Sylvain Robineau et du photographe Mickael Stibling. Peux-tu nous en parler ?
Cineya est un centre de formation cinématographique, photographique et vidéo qui s'adresse aussi bien aux entreprises qu'aux institutions, mais également aux personnes désireuses d'apprendre le cinéma, la photo ou la vidéo. Il y a une activité duale : la formation d'un côté et la production de l'autre.
Je pense que la particularité de Cineya réside dans son référencement au Luxembourg. C'est important de le mentionner. Nous avons un fort historique au Luxembourg. Ici, nous avons fondé un lieu de transmission et de formation qui assume la pluralité des approches. Nous essayons de faire un cinéma et de transmettre un art global. Nous insistons sur la pluralité des voix. Ce que nous entendons par là, c'est le Nord occidental et le Sud global. Nous insistons vraiment là-dessus dans notre manière de produire des films. Les gens avec qui nous travaillons peuvent en témoigner.
C'est une approche collective qui cherche à trouver des modes de production alternatifs. Nous essayons de ne pas être formatés dans le sens de l'industrie du cinéma. Nous essayons d'inclure l'autre en face de nous, devant la caméra comme derrière la caméra.
Tu as implanté Cineya au Luxembourg, bénéficiant d'un référencement officiel et d'un positionnement transfrontalier entre France et Luxembourg. Comment fais-tu le lien entre la dimension artistique (cinéma/photographie) et les attentes plus « formation professionnelle » du marché luxembourgeois ?
Je suis arrivé au Luxembourg pour collaborer avec une société de production qui n'existe plus. À travers cette société, on m'informe que House of Training recherche un intervenant professionnel du cinéma parce qu'ils ont une forte demande en formation vidéo et ne trouvent personne. De là, j'ai créé la première formation vidéo. À l'époque, je ne me rendais pas compte de ce qui se passait, je ne savais pas que c'était la première du genre au Luxembourg.
Je commence par former des entreprises qui souhaitent faire des vidéos internes ou des vidéos pour les réseaux sociaux. Je pars des fondamentaux du cinéma et les fais correspondre aux besoins d'une entreprise. J'ai démarré avec quatre sessions annuelles et j'en suis aujourd'hui à vingt-cinq, trois années plus tard. Cela fait plus de quinze ans que je donne des formations de ce type avec l'Université de Newcastle, des centres sociaux, des centres culturels, et je sens qu'ici il y a une soif de savoirs et qu'il n'y a pas forcément d'offre qui correspond aux besoins vidéo et cinéma. J'essaie donc d'apporter cela en démystifiant un savoir.
Dans notre époque où il y a pléthore de nouveaux outils pour faire des vidéos, on ne sait pas comment s'y prendre. C'est là que j'interviens.
Dans tes formations, tu parles d'« intention artistique d'abord » et d'« hybridation des savoirs ». À quel moment devient-il nécessaire de former les gens à documenter par eux-mêmes ?
Ce que je dis souvent, quand on vient me voir, c'est qu'ils ne sont pas des professionnels. Leur point fort sera de faire des vidéos humaines et authentiques. Et de partir d'où ils sont. Cela peut se faire en utilisant l'approche documentaire ou en partant du médium de la fiction. Mais surtout qu'ils restent eux-mêmes.
Ils ne s'attendent pas à entendre cela. Ils s'attendent à une formation corporate classique où on leur donne des recettes. Le meilleur compliment qu'on m'a fait, c'est quand on m'a dit que cette formation était plus que cela. Ce sont des ateliers durant lesquels on met les mains dans le cambouis, on pratique et on essaie de trouver son regard, son style. Cela fait partie de mon engagement en tant que producteur. Je ne suis pas en contradiction, je ne fais pas de pub, pas de vidéo institutionnelle. Je suis dans la formation et dans la production de films. Mon équilibre est là.
Mais justement, quel est l'équilibre entre technique, théorie et créativité dans ton approche d'enseignant-formateur ?
Mon objectif est que les participants viennent et qu'au bout d'une heure maximum, ils aient déjà les mains derrière la caméra et qu'ils apprennent les fondamentaux du cinéma. Les fondamentaux, c'est-à-dire : comment cadrer, comment interviewer même sans micro... Faire du cinéma avec des moyens extrêmement limités, en essayant d'être soi-même derrière l'objectif.
C'est une sorte d'école de cinéma compressée, intensive, qui peut durer entre un, deux, cinq jours ou deux semaines. En une journée, mon idée est qu'ils aient déjà fait un premier film. Je leur donne des challenges cinématographiques ou photographiques et ils produisent quelque chose. Ils complètent un film ou une série de photos en quelques heures. Qu'ils aient la satisfaction d'avoir terminé une œuvre très rapidement et de manière compréhensible. C'est assez ambitieux, mais on y arrive.
Aujourd'hui, tu travailles avec House of Training, au cœur du Luxembourg et de son cadre réglementaire spécifique. Un écosystème où de nombreux obstacles font face à la formation audiovisuelle dans cette « Grande Région » (France-Luxembourg-Belgique) où il n'y a pourtant pas d'école des métiers du cinéma et de la vidéo. Est-ce là un de tes objectifs que d'ouvrir une vraie école professionnalisante pour les professionnels du cinéma ?
Oui, exactement. Je suis à ce moment charnière où je lance l'activité. Cela fait dix-sept ans que je donne des formations de ce type partout en Europe. Je fais aujourd'hui le pari d'ouvrir cette structure au Luxembourg en étant ouvert aux partenariats avec d'autres organisations ou associations pour ouvrir un espace qui permettrait de former les débutants comme les professionnels de l'industrie du cinéma.
Une école de cinéma itinérante qui proposerait des formations intensives de la réalisation, au montage, en passant par la production et aussi l'acting. Nous faisons les choses de manière graduelle. Nous avons notre partenariat avec House of Training auquel nous tenons, qui est très précieux pour eux et pour nous. Et les choses se développent. Aujourd'hui nous parlons de formation créative, demain nous en viendrons à de la formation artistique. J'ai créé la première formation vidéo publique, en quelque sorte. On m'a très bien accueilli au Luxembourg et je suis reconnaissant envers toutes les personnes qui m'ont fait confiance.
Enfin, pour l'avenir, comment vois-tu l'évolution de Cineya à moyen terme dans le contexte luxembourgeois et transfrontalier ?
J'envisage des partenariats plus larges, peut-être avec des institutions comme l'Université de Belval ou d'autres lieux de formations académiques reconnues. Par ailleurs, nous voulons continuer d'accompagner les jeunes talents. Ceci est en lien avec les premières formations que j'ai pu donner et aussi du fait que je cherche à travailler avec des talents originaux, ceux qui ne sont pas mis en lumière.
Il y a là l'idée d'une communauté invisible qui porte des histoires qui ne sont pas racontées. Cineya a cette vocation de raconter des histoires rares, peu entendues. Pour nous, sans parler nécessairement de formation, la transmission et la production vont de pair. C'est très important. Et si cela paraît très ambitieux, nous le faisons en restant nous-mêmes. À chaque formation, que les gens viennent d'ici ou d'ailleurs, du privé ou de l'institutionnel, nous essayons toujours d'apporter cette notion d'apprentissage par l'amusement.
Le film L'après M – Laissez-nous les clés est diffusé mercredi 10 décembre à 20h au cinéma Le Klub à Metz, en présence du réalisateur.
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