28 avr. 2026Allez Hëpp Hopp Hopp!
Avec Allez Hëpp Hopp Hopp !, son deuxième long métrage d'animation, la réalisatrice luxembourgeoise Caroline Origer signe bien plus qu'un film pour enfants. Sous les traits d'une hérissonne orpheline et d'un lapin débordé se cachent des questions sur la famille recomposée, le deuil et la place de l'animal dans un monde façonné par l'humain. La réalisatrice luxembourgeoise nous en dévoile les coulisses.
Votre nouveau film d’animation, Allez Hëpp Hopp Hopp !, qui vient tout juste de sortir en salles au Luxembourg, résulte de l’adaptation d’une histoire. Qu’est-ce qui vous a séduit dans celle-ci ?
Effectivement, c’est une adaptation. En tant que réalisatrice, je n’ai pas travaillé sur le scénario, mais j’en ai adapté les scènes. Le scénario lui-même a été écrit par deux scénaristes anglais, David Freedman et Jules De Jongh, qui l’ont adapté de The Making of Brio McPride, le premier roman de R.A. Ruegg. Cela dit, les liens entre l’histoire et notre film sont indirects. À la base, ce livre parle surtout de deux personnages atypiques. Je pense que c’est cet aspect en particulier qui a inspiré les scénaristes pour se focaliser sur la rencontre invraisemblable entre une hérissonne, Holly, et un vieux lapin, Walter.
Dans votre film, l’accent est mis sur un point de vue au plus près du sol. L’adoption de ce point de vue est-elle une façon de restituer la perception animalière de vos protagonistes ?
Oui, l’histoire s’y prête complètement. Nos deux animaux évoluent dans une ville où il y a une présence humaine, mais on perçoit les choses à travers leur regard. C’est déjà une façon de rendre les humains secondaires par rapport à eux. S’il y a des humains qui interagissent, tout l’aspect comédie du film se joue du côté des animaux, au plus près du sol. C’est pourquoi j’ai choisi de ne pas toujours recourir à des mouvements de caméra 3D virtuoses, ce qui est plus en phase avec la sensibilité des animaux que l’on représente.
Autre chose qui va en ce sens, c’est la prédominance des voitures, qui représentent un réel facteur de dangerosité pour les animaux. J’imagine qu’il y a, de votre part, une critique de l’action humaine là-dessous ?
Oui, tout à fait. On aperçoit d’ailleurs souvent des animaux écrasés sur le bord de la route. La voiture et la route sont traitées comme une menace réelle, comme des éléments hostiles à la vie animale. Cette route devient un acteur à part entière dans le film, qui rappelle à chaque fois : « Tiens, si tu traverses là, il se peut que tu meurs… ». Ce danger revient sans cesse. La voiture agit donc comme un personnage antagoniste de l’histoire.
Le fait de recourir à des animaux pour raconter une histoire s’inscrit dans une tradition bien connue du dessin-animé, celle de Disney, à cette différence près que vous déployez une fable écologique dans votre film.
Oui. Ces animaux que l’on représente ont vraiment l’âme d’une personnalité humaine. Walter, le lapin, est un père qui a eu trop d’enfants : il est débordé, ce sont des problématiques d’adultes. Quant à Holly, il est question de la condition d’une orpheline. Il semble plus facile de projeter ces problématiques dans un animal – et pour un enfant, c’est plus digeste et plus accessible pour comprendre les choses.
On sent de votre part la volonté de ne pas idéaliser la famille. Vous mettez d’ailleurs l’accent, avec le thème de l’adoption, sur de nouvelles configurations familiales. Voulez-vous bousculer l’image conventionnelle, traditionnelle, de la famille ?
Oui, je pense que c’est important de dire qu’une famille ne se résume pas seulement aux liens biologiques. Cela vaut pour les liens d’adoption, mais aussi pour l’amitié. Il existe toutes sortes de possibilités de créer des familles. L’idée est de demeurer ouvert à tout ce que la vie peut nous apporter. C’est pourquoi cette hérissonne peut voir dans un lapin une figure paternelle, peu importe le physique, l’origine ou l’espèce. Cela témoigne d’une ouverture sur ce à quoi une famille peut ressembler.
Les frères et sœurs hérissons représentent deux attitudes contraires face au deuil. Le frère est plutôt dans le repli, le retrait du monde, là où la sœur souhaite au contraire s’ouvrir à la vie sociale. Ce sont, j’imagine, des aspects que vous avez voulu développer ?
Oui, c’est quelque chose de très important. Le frère hérisson a été témoin de l’accident et a voulu protéger sa petite sœur, sa mère lui avait d’ailleurs dit, avant de partir : «Attends, je vais aider papa, fais attention à ta sœur.»
Il se sent donc véritablement responsable de ce qui s’est passé et cherche à la préserver de ce monde. La sœur, qui n’a pas assisté à l’accident, en est moins marquée. Elle a soif d’aventure et souhaite sortir du phare où son frère l’a confinée.
Votre film est une coproduction entre le Luxembourg, la France et la Belgique. Comment s’est réparti le travail entre ces trois pays ?
La production principale s’est déroulée au Luxembourg. À La Fabrique d’images, on a géré tout ce qui relève de la supervision du projet – l’animation, le lighting, les textures, la modélisation des personnages, mais aussi la direction artistique. Le Luxembourg était le pôle créatif du projet. La Belgique abritait la grosse équipe d’animation, notamment pour les effets spéciaux. L’équipe française s’est chargée de fonctions plus spécifiques, comme la modélisation des voitures. La musique, quant à elle, a été réalisée en Espagne, même si ce pays n’était pas coproducteur.
Pouvez-vous nous parler de la technique de réalisation utilisée dans votre film?
Le film a été fait en 3D, une technique moins coûteuse qu’un film dessiné en 2D. Toute la pré-production et la direction artistique sont conçues en 2D – la création des univers, des personnages. On élabore ensuite une « animatic », sorte de story-board animé : on dessine chaque scène et on monte le film dessiné. En parallèle, on crée une base 3D, par exemple la ville où se déroule Allez Hëpp Hopp Hopp !. Une fois cette ville esquissée en 3D et le storyboard finalisé, on peut commencer à la détailler selon ce que les caméras vont filmer.
L’avantage de la 3D, c’est la liberté qu’elle offre. Budgétairement, on concentre les efforts sur les seuls endroits vraiment nécessaires. Par ailleurs, un personnage modélisé en 3D – auquel on a ajouté un squelette pour lui permettre de se mouvoir – existe pour n’importe quelle scène. Avec l’animation 3D, on n’a plus besoin de le redessiner à chaque fois : il existe en tant que tel.
Vient ensuite le layout en 3D, première phase concrète du film. Le « layoutist » – un artiste qui s’occupe du layout – récupère le background 3D réalisé très grossièrement, le personnage modélisé et la durée de la scène telle qu’elle a été définie dans l’« animatic ». Il construit ainsi la première base 3D, une étape décisive, car c’est la première vision concrète en mode 3D, sur laquelle l’animateur s’appuie pour insuffler de la vie à la scène.
Combien de temps a duré le tournage ?
Avec la pré-production, un peu plus de deux ans.
C’est plutôt court, non ?
Très court pour un film d’animation, oui. Aujourd’hui, les budgets ne sont plus aussi énormes. Et le Luxembourg reste très avantageux en matière d’aides. À titre de comparaison, mon film précédent (My Fairy Troublemaker, 2022) avait nécessité trois ans de travail. Nous étions un peu plus à l’aise, mais le Covid n’a pas aidé. Actuellement, nous réalisons à La Fabrique d’images un long métrage en deux ans, hors écriture. Car si l’on inclut l’écriture, les durées varient beaucoup selon les projets : deux ans, trois ans, parfois davantage. L’écriture n’est généralement pas menée à plein temps, c’est quelque chose qui se fait en parallèle d’autres projets. La production à proprement parler, elle, s’étale sur environ deux ans.
Allez Hëpp Hopp Hopp ! (85 mn / Luxembourg-France-Belgique) de Caroline Origer, actuellement en salles au Luxembourg.
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