Jules Péan

06 fév. 2026
Jules Péan

Article en Français

« Aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années » pourrait être son mantra. Jeune, talentueux, inventif, travailleur acharné, Jules Péan surprend par son approche et ses créations. Une interrogation permanente sur le cycle de la matière et la production responsable.

Entretien avec l’artiste dans le cadre de son exposition New Rocks aux Rotondes et de son prix du Jury & du développement durable aux Luxembourg Design Awards 2025.

Jules Péan © Léa Bardin

Au premier regard, tout semble minéral. Dense. Brut. Presque primitif. Pourtant, derrière ces volumes de pierre, il n’y a ni carrière lointaine, ni industrie lourde, ni extraction spectaculaire. Il y a autre chose : une obsession patiente pour la matière « mal aimée », celle que l’on ignore, que l’on croit inutile. Rebuts qu’un designer transforme lentement en objet désirable. « Designer collectible », Jules Péan revalorise les matériaux locaux et résiduels qu’il transforme en objets sculpturaux et fonctionnels. Pour réaliser l’installation New Rocks, qui réunit deux projets de recherche sur les matériaux, New Rocks et Potatoes, le point de départ est simple : récupérer. Sable, gravats, poussières de roche, sédiments… Des matériaux résiduels du Luxembourg, tels que les scories minières, du minerai de fer de la Minette, trouvés sur des chantiers, dans des sites délaissés, parfois dans des lieux inattendus. Ici, le sable vient même de la Rotonde, à quelques mètres seulement du lieu d’exposition : un matériau littéralement prélevé dans le paysage immédiat. 

Une proximité qui n’a rien d’anecdotique, car tout le projet est construit autour d’une idée radicale : produire au plus près, avec un impact minimal. L’enjeu est autant esthétique qu’écologique. « Je cherche à travailler de la manière la plus responsable possible », explique l’artiste. Responsabilité des matières, mais aussi des liants. Sa question centrale ? Comment obtenir une cimentation naturelle – un durcissement sans cuisson, à la manière du béton –, tout en utilisant des ingrédients simples, naturels, si possible locaux ? Presque évident. En utilisant sel, fécule de pomme de terre, amidon, argile, variations de sédiments. La matière devient elle-même un laboratoire, une cuisine de la roche, faite de tests, d’échecs, de recettes ajustées au millimètre. 

Ainsi New Rocks produit des consoles et des meubles modulaires biodégradables pouvant être agencés en différentes hauteurs et configurations. Potatoes crée des formes aériennes et flottantes à partir de fécule de pomme de terre gonflée, suspendues ou présentées à l’aide de tubes en cuivre recyclé et de lumières. En faisant dialoguer des pierres artificielles « neuves » et de délicates structures constituées d’amidon, l’installation de Jules Péan brouille les frontières entre le monumental et l’humble, le durable et l’éphémère, le visible et l’invisible.

« Le processus de création ? Il fonctionne par couches. » À l’intérieur : des fibres, du chanvre, des copeaux de bois, pour donner résistance et souplesse. À l’extérieur : une finesse extrême. La roche est tamisée jusqu’à devenir poussière, puis appliquée en couche finale, poncée, patinée, parfois protégée par une huile ou une cire. Le résultat n’imite pas la pierre : il en conserve la sensation, la peau. Apportant comme une présence tactile en quelque sorte.

« Au départ, j’ai travaillé des objets trop massifs », des pièces monolithiques, presque impossibles à transporter, et encore moins à intégrer dans une exposition. Il fallait alléger, rendre fonctionnel sans perdre la puissance. Jules travaille alors sur un nouveau système : un noyau et une peau. À l’intérieur, du mycélium : des racines de champignons qu’il fait pousser, déshydrate et stabilise. Autour, une enveloppe de roche, épaisse et sculptée, comme une armure minérale. Ce principe lui ouvre une nouvelle dimension. Plus de volume, moins de poids, et surtout la possibilité de basculer vers ce qui l’intéresse profondément : le design collectible, à la frontière de l’art et de l’objet.

Dans cet univers – très présent aux Pays-Bas, en Belgique, et dans certaines foires internationales – l’objet créé n’est pas juste un meuble : c’est une pièce signature. Un bar sculptural, un luminaire, une table comme un fragment d’architecture. Ce « petit élément » qui change un intérieur, qui crée une atmosphère, qui agit comme un tableau dans l’espace. 

New Rocks © Philippe Schroeder

Là où certains commencent par une narration, Jules Péan revendique l’opposé : l’expérimentation d’abord, l’histoire ensuite. Des semaines, des mois, parfois deux ans de recherche continue. Une « marmite » en mouvement, qu’il remue, qu’il goûte, dont il extrait des formes au fil des expositions. Pour lui, une pièce n’est jamais un point final : c’est une étape.

Ce goût de l’expérimentation est aussi une histoire de transmission. Son père est un chef de cuisine renommé. À ses côtés, Jules a découvert l’art de la gastronomie. Textures, cuissons, fermentations, gestes, astuces. Il reconnaît dans les biomatériaux une parenté évidente avec l’art culinaire. 

« Beaucoup de techniques se ressemblent », dit-il. La matière se travaille comme une pâte, se presse, se tend, forme une croûte. Le vocabulaire même présente des similitudes : pâte à pain, soufflé, peau, noyau. Une sorte de continuité entre l’univers familial et le chemin artistique marqué par ses études à la Design Academy Eindhoven. « Mes créations ne constituent pas un but mais s’inscrivent dans une étape pour pouvoir constamment améliorer le projet. » Tout est pensé en cycle. Comment l’idée naît ? Comment peut-elle être transformée ? Comment peut-elle revenir à l’état de matière première et être démontée voire réutilisée ? Ajuster au fur et à mesure, réduire l’impact environnemental et surtout rester lucide. 

Inspiré par les designers Nacho Carbonell, Lionel Jadot et Yasmin Bawa, Jules Péan se donne corps et âme à son projet artistique. Du haut de ses (seulement !) vingt-quatre ans, il affiche déjà quatorze expositions à son actif ! Après New Rocks aux Rotondes, les prochaines étapes se dessinent : Rotterdam, Milan sont au programme avec de nouvelles pièces plus orientées mobilier. Bancs, lampes, tables retravaillées, affinées. Des objets qui devront répondre à des exigences fonctionnelles, sans perdre la force du geste. À plus long terme, son ambition s’affirme : intégrer de grandes foires comme Maison & Objet à Paris, et surtout accéder à des résidences artistiques. « Ces formats qui offrent du temps, un atelier, et la possibilité de pousser ma recherche sur la durée. »

Au fond, la question que Jules Péan continue à se poser reste invariable : a-t-on vraiment besoin de produire plus, quand tant de matière existe déjà ? Non. Sa réponse n’est ni moralisatrice ni décorative. Elle est concrète, physique, et surtout artistique. Récupérer ce qui est considéré comme déchet, le travailler, le transformer, et prouver – par la beauté et par l’usage –, qu’une autre valeur est possible.


L’exposition New Rocks est visible jusqu’au 3 mai 2026 aux Rotondes.

 

Auteurs

Geneviève du Parc Locmaria

Artistes

Jules Péan

Institutions

Rotondes

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